Climat: le mythe de l'attente politique

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Climat: le mythe de l'attente politique
Photo by Mika Baumeister / Unsplash

Le dérèglement climatique a marqué l'été 2026 de l'Europe au fer rouge. Incendies, sécheresse, surmortalité,... La question climatique est pourtant la grande absente de la rentrée politique. Des voix se font entendre pour dénoncer ce silence, qui viennent d'une partie de la population, des associations environnementales, et tout de même de quelques représentants politiques, bien trop rares; tout ceci malgré une présence plus importante du sujet dans la presse.

Pourquoi ce décalage? Une explication entendue récemment, c'est que les politiques se reposent sur l'image que leur renvoie le miroir de l'opinion publique: la demande d'action serait, à l'échelle des populations, trop faible pour que cela pousse le politique, qui se contente de rebondir sur les préoccupations de son électorat, à agir, et ainsi risquer d'être sanctionné lors des scrutins suivants.

Cela crée une situation de blocage et d'inaction en matière climatique et environnementale.

Je pense cependant que ce blocage n'existe que parce qu'on le laisse exister, et non parce que la solution est réellement inextricable, et que l'argument de l'absence de signal fort vers le politique est fallacieux si on l'observe via 3 axes principaux:

  • l'ampleur du défi climatique;
  • le miroir déformant des demandes de l'opinion publique;
  • la responsabilité, le courage et la vision du futur à long terme qui découlent du pouvoir politique

L'ampleur du défi

Il existe une multitude de rapports et d'études sur la question climatique et ses conséquences passées, présentes et à venir. Certains d'entre eux représentent des sources scientifiques et factuelles respectées, faisant consensus et servant de base à de nombreuses pistes de solutions. Le but de cet article n'est pas de les détailler, mais citons-en tout de même quelques-uns parmi les plus reconnus:

Bien qu'ils discutent de constats, de scénarios et de solutions qui différent, ils constituent un faisceau d’indices convergents: à politiques inchangées et en l’absence d’une inflexion rapide, nous nous dirigeons vers un dépassement écologique croissant, une multiplication des crises en cascade et une déstabilisation majeure des sociétés humaines. L’effondrement n’est pas une fatalité scientifiquement démontrée; mais la probabilité d’un scénario du pire augmente à mesure que nous retardons l’action.

Cette perspective, même imprécise, ne peut plus être écartée, ni minimisée plus longtemps. Lorsque autant d'études reconnues et acceptées pointent vers un scénario d'effondrement civilisationnel, la seule réponse moralement acceptable est de tout faire pour l'empêcher en agissant du niveau le plus local au plus global.

Face à des enjeux de cette ampleur, le politique ne peut pas se permettre d'attendre un signal de son électorat. Les populations contemporaines et futures ont besoin d'actions rapides à la hauteur des catastrophes annoncées depuis longtemps.

Le miroir déformant

Face à l'urgence absolue et le possible risque systémique et vital pour l'espèce humaine, il est selon moi malhonnête de considérer que l'opinion publique ne s'intéresse pas à la question, justifiant au moins partiellement l'inaction politique.

Il est vrai qu'à lire les résultats des sondages, les préoccupations premières des personnes interrogées ne semblent pas alignées avec le climat. Elles tournent souvent autour de thèmes comme l'économie, l'emploi, la sécurité, la santé, etc. Le politique, se devant de séduire son électorat en vue de sa réélection, se base donc sur ce miroir pour ajuster son discours, son programme gouvernemental, et ses actions. Mais ce miroir est un miroir déformant, comme ceux que l'on retrouve dans les fêtes foraines.

Jetons un œil à cette image déformée.

Tout d'abord, les préoccupations qui arrivent en tête font souvent suite à des questions très ouvertes, qui demandent simplement aux sondés de citer leurs sujets par ordre d'importance, peut-être d'en classer une liste prédéfinie. Les réponses à ces questions portent naturellement sur les soucis concrets et immédiats, affectant le quotidien des répondants plutôt que sur le sujet du climat, ou plus généralement, les sujets à tendance écologique.

La donne change pourtant dès que l'on passe à des questions plus précises. Selon le dernier Eurobarometer spécial sur le climat (2025), 85% des Européens considèrent le changement climatique comme un problème grave, et 81% soutiennent l’objectif de neutralité climatique de l’Union Européenne à l'horizon 2050. Plus des trois quarts (77%) estiment que le coût des dommages liés au climat dépasse celui de la transition.

Ensuite, arrêtons-nous sur un aspect important: la transversalité. Le climat influence directement les sujets souvent cités dans le haut des préoccupations de l'opinion publique, comme le prix de l'énergie ou de l'alimentation, la sécurité alimentaire, la migration, la santé publique,...

Il y a ici une question de perception de part de la population générale. Le lien entre le climat déréglé et les sujets cités dans les sondages n'est pas forcément établi. Pourtant, l'augmentation globale de la température provoquera ou amplifiera, entre autres:

  • des crises migratoires quand les pays les plus exposés seront devenus invivables;
  • des crises agricoles suite aux sécheresses, qui à leur tour augmenteront le risque de crises alimentaires;
  • des vagues de chaleur provoquant une surmortalité encore plus importante que celle que nous venons de connaître;
  • des sécheresses, qui auront des répercussions sur les réserves d'eau douces, et qui aggraveront les risques et les conséquences d'incendies toujours plus violents et fréquents;
  • des incendies qui à leur tour contribueront à supprimer les barrières entres des espèces animales porteuses de maladies dangereuses pour l'homme, et donc augmenteront encore les risque de pandémies; et qui, après avoir émis leur propre quantité gigantesque de CO2, diminueront l'efficacité d'un des puits de carbone les plus efficients.

Ces événements auront bien évidemment des conséquences humaines (santé, migration,...) et économiques désastreuses, sans même parler des guerres qui pourraient éclater pour une lutte de possession de ressources aussi vitales que l'eau. Ces scénarios futurs, ayant déjà une réalité de nos jours, sont détaillés dans les rapports cités plus haut, et leurs impacts ne s'additionnent pas simplement: ils se multiplient dans un ensemble complexe et interdépendant de boucles de rétroaction.

Si l'on regarde l'image renvoyée par le miroir électoral sous cet angle, il devient évident que la lutte contre le dérèglement climatique est en réalité la préoccupation la plus importante, mais qu'elle est en quelque sorte la forêt cachée derrière l'arbre des préoccupations plus ancrées dans les difficultés du moment.

Il est dès lors clair que l'argument qui consiste à dire que l'opinion publique ne se sent pas concernée, ou n'est pas demandeuse d'une action forte pour la question climatique, ne tient plus: la plupart des inquiétudes exprimées sont d'une manière ou d'une autre fortement liées aux conséquences du dérèglement climatique et à l'absence de réponse à son emballement.

Biais cognitifs

Il existe de nombreux biais cognitifs bien connus, qui expliquent aussi le peu d'intérêt ou le déni de la crise du dérèglement climatique. En voici quelques-uns et leur application au sujet qui nous occupe:

  • biais d'optimisme: il permet de minimiser une menace, d'estimer qu'elle frappera plus tard, ailleurs, ou quelqu'un d'autre; il est plus difficile de se mobiliser pour permettre d'améliorer les conditions de vie des générations futures. Ce biais donne une sorte de sentiment d'invulnérabilité, et ralentit l'adoption ou l'acceptation de la nécessité d'agir dès maintenant, surtout si les solutions sont contraignantes. Une tendance forte de ce biais est celle qui consiste à penser que la technologie future résoudra les soucis, sans qu'il y ait besoin de s'en préoccuper aujourd'hui. Il participe à la réaction de fuite face à l'ampleur des conséquences et des actions à entreprendre;
  • biais de normalité: il naît de la tendance humaine à penser que le futur ressemblera au passé, et que les catastrophes resteront exceptionnelles. Il explique qu'après une catastrophe, le public veuille revenir le plus rapidement possible à la situation antérieure, plutôt qu'implémenter des transformations majeures pour éviter qu'elles ne se reproduisent. Ainsi, on reconstruit ce qui a été détruit presque à l'identique plutôt que de manière plus résiliente;
  • biais des coûts irrécupérables: il donne l'impression qu'investir dans quelque chose de nouveau plutôt que quelque chose de connu entraîne la perte des investissements passés, un gaspillage économique. Par conséquent, il semble plus pertinent de continuer d'investir dans l'existant; dans le cas qui nous occupe, ce sont les énergies fossiles qui continuent d'en bénéficier;
  • biais de disponibilité: il représente la tendance à juger en fonction des informations les plus facilement accessibles dans notre mémoire. Dans le cas du climat, il permet de conclure qu'il n'y a rien de nouveau. Un exemple entendu durant cet été 2026 pour l'illustrer: des déclarations telles que "il fait toujours chaud l'été", "ce n'est pas le premier épisode de canicule ni de sécheresse, nous en avons connu en 1976 ou en 2003";
  • biais de raisonnement motivé: il rend possible l'acceptation d'idées sans aucun fondement logique, basé sur le fait que l'information renforce nos croyances déjà établies. On retrouve ici des sujets tels que les croyances que la Terre est plate, la Lune creuse; le mouvement anti-vaccination; en bref, les théories du complot. Dans le cas du climat, il s'agit du déni de l'existence même du dérèglement, de ses effets, ou de son origine humaine. Malgré les faits scientifiques, une croyance sera renforcée par des sources qui vont dans le sens des croyances déjà établies, peu importe leur manque de validité. Les réseaux sociaux servent de caisse de résonance facile à ce genre de propos via l'effet de bulle filtrante.

Ces biais contribuent aussi très fortement à déformer l'image du miroir électoral. Le monde politique étant lui-même soumis à ces biais, il a ses propres difficultés à évaluer toutes les facettes du défi climatique. Il a pourtant l'obligation de passer outre, et d'éduquer sereinement le public sur leur existence.

Le courage politique face à un défi colossal

La combinaison des deux phénomènes expliqués, à savoir l'ampleur sans précédent des conséquences tendant de plus en plus probablement vers des impacts systémiques et civilisationnels d'une part; et la fausse impression que l'opinion publique ne demande pas d'action d'autre part; devrait justifier une prise en main sérieuse et à la hauteur du risque encouru par l'ensemble de l'Humanité, même si elle demande une dose de courage rarement voire jamais égalée.

Elle est aussi justifiée par le devoir des dirigeants politiques, dont les missions souvent oubliées de prévoyance et de protection à tout prix des populations sont primordiales.

Face à la paralysie que peut provoquer un tel abîme à traverser, il serait sage de revisiter le passé pour y trouver une inspiration plus que nécessaire.

Échos du passé

Dans l'histoire récente, certains événements ou catastrophes se sont déroulés avec des répercussions monumentales. Prenons deux exemples: les deux guerres mondiales et l'épidémie de covid 19.

Ces événements majeurs ont de nombreux points importants en commun:

  • leur soudaineté, leur violence, et leurs conséquences destructrices et mortelles à court, moyen, et long terme, provoquant des millions de morts, et, pour les guerres, des dégâts matériels sans précédent;
  • leur caractère transversal: les impacts avant, pendant et après leur déroulement ont affecté des pans entiers de nos sociétés: économie, santé, emploi, tourisme, etc.;
  • leur cause humaine: aspect évident pour les guerres, il est aussi bien présent pour l'épidémie dont l'origine et la propagation sont très fortement suspectées d'être au moins en partie zoonotiques, c'est-à-dire favorisées par le rapprochement entre des populations animales et humaines, suite à des campagnes de déforestation massives, participant elles-mêmes au dérèglement climatique qui nous occupe;
  • leurs répercussions positives, amenant des progrès scientifiques, technologiques et sociaux ayant contribué au bien-être global des populations mondiales. Citons en vrac, sans trop nous y attarder, la conquête spatiale, les vaccins ARNm, le télétravail généralisé, la création d'instances internationales comme l'ONU dans le but d'éviter une répétition des horreurs infligées entre états;
  • leur résolution grâce à une réaction politique globalement rapide et efficace une fois l'ampleur des conséquences directes et les risques futurs admis, via des mesures appliquées non seulement malgré l'absence de demande forte et explicite de l'opinion publique, mais aussi souvent à l'encontre de sa volonté.

Ces éléments nous permettent de tirer quelques conclusions:

  • l'action politique face à des dangers mortels n'est rien d'autre qu'une question de courage et de volonté;
  • le meilleur émerge souvent du pire: nous n'avons rien à perdre à nous attaquer aux défis, même s'ils semblent irrésolvables: l'ingéniosité qu'ils exigent amène toujours du positif. Dans le cas de la lutte écologique au sens large, le pire qui puisse arriver si on essaie, c'est un environnement plus sain et donc une meilleure qualité de vie;
  • une mesure à première vue impopulaire peut être plébiscitée une fois son efficacité reconnue, dès lors qu'elle sert l'intérêt général, avec une communication claire.

Ce dernier point est crucial: personne, face aux catastrophes citées, n'aurait pu imaginer que les politiques se contentent d'attendre en faisant le gros dos.

Ils n'ont pas attendu une demande forte, ni tenu compte des oppositions pour décider de mesures parfois extrêmes comme les confinements massifs ou la réquisition d'usines. Ils ont également pu prendre des meures fortes et courageuses en dehors de ces périodes de crises graves, comme l'obligation du port de la ceinture de sécurité, les limitations de vitesse toujours plus restrictives, ou la lutte contre le tabagisme.

Les suites de toutes ces mesures ont été positives et reconnues comme utiles. Reprenons juste l'exemple de la lutte contre le tabagisme: d'abord interprétée comme une atteinte à la liberté de ceux qui choisissent de fumer, elle est aujourd'hui globalement acceptée car son but véritable est la diminution des coûts des soins de santé. L'augmentation du prix du tabac a le double but de dissuader de fumer, et de financer en partie ces mêmes soins de santé. L'interdiction de fumer dans l'espace public le rend plus agréable pour la majorité des personnes.

La crise climatique et environnementale que nous traversons est similaire en de nombreux points: elles est majeure et mondiale, provoquée par l'homme, avec des conséquences désastreuses aujourd'hui et qui empireront sans intervention politique forte, faite de mesures sans doute impopulaires, mais qui finiraient par être appréciées à leur juste valeur grâce à leurs effets globalement bénéfiques, ne fût-ce qu'en matière de soins de santé (maladies liées à la qualité de l'air, à la santé mentale,...)

Alors, pourquoi une telle différence de traitement malgré ces similitudes?

Pour la comprendre, il faut identifier ce qui distingue les situations citées et le dérèglement climatique. Il s'agit d'une question évidemment complexe, mais observons deux aspects qui me semblent les plus faciles à illustrer.

Perception du risque

Les exemples utilisés plus haut révèlent un caractère immédiat, continu et indéniable: invasions militaires, exécutions de civils, destructions de bâtiments, hôpitaux débordés et bilan humain colossal sont autant de conséquences très visibles, dans l'immédiateté.

Cette continuité est un facteur décisif pour une mobilisation rapide et efficace. Elle amène des conséquences qui frappent de manière répétitive et ininterrompue; comme une immense chape de plomb, qu'il faut briser rapidement.

Tout cela crée une perception très forte et permanente du danger.

En ce qui concerne le dérèglement climatique, cette perception est différente car discontinue: une sécheresse ne dure, en apparence du moins, que jusqu'à ce qu'il pleuve; un incendie jusqu'à son extinction; une inondation jusqu'à ce que le fleuve regagne son lit. Entre le début et la fin de ces événements ponctuels, il est très facile d'oublier ce qui vient de se produire, et ce, même pour les victimes directes. Ces phénomènes discontinus et courts favorisent par leur nature même les discours qui les minimisent, et donc empêchent leur reconnaissance généralisée et indéniable.

Cette discontinuité invisibilise les causes des événements violents, qui sont bien, elles, permanentes: la concentration de gaz à effet de serre est invisible à l'œil nu, mais est pourtant la première cause du dérèglement; la disparition des insectes est progressive et ne se remarque donc pas vraiment, mais les conséquences sur la pollinisation ou la chaîne alimentaire sont absolument colossales, etc.

Cela reste donc, à l'échelle d'une population, une menace plutôt intangible sur une période donnée. Sans la continuité, la perception de la menace est plus faible. La chape ne semble ici pas de plomb, mais de verre: la lumière de la vie habituelle passe au travers, amplifiant au passage la chaleur, à peine obscurcie par quelques pierres, parfois de grande taille, qui la fissurent accidentellement de temps à autre. Elle en est d'autant plus dangereuse, car d'apparence trompeuse.

Temporalité des crises

L'autre aspect important, outre la discontinuité, est la temporalité des crises et de leurs résolutions. La guerre ou l’épidémie sont de durées relativement courtes, avec un début et une fin bien marquées, un avant/après facilement identifiables, et des résolutions claires permettant un retour à la normale rapide - on pourrait, en caricaturant, dire que c'est un mauvais moment à passer, mais qu'au final, on s'en remet assez rapidement, même si les dégâts transversaux sont extrêmement graves.

La situation est, là encore, bien différente pour le dérèglement climatique: il est graduel et très étalé dans le temps.

Nous nous trouvons donc dans la position la grenouille de la célèbre fable: plongée dans une marmite d'eau froide dont la température monte très graduellement, le batracien ne se rend pas compte du danger qui augmente, chaque fraction de degré modifiant à peine sa perception de la situation. L'eau finit tout de même par atteindre une température mortelle. Le parallèle avec la perception de l'humanité est d'autant plus fort qu'ici aussi, la moindre fraction de degré supplémentaire de réchauffement, globalement imperceptible, amène à la fois plus de conséquences dévastatrices et une plus grande difficulté à ralentir et inverser la tendance. Le risque en devient d'autant plus mortel.

Le narratif est donc difficile à imposer: pas de début clair et un déroulement sans grand rebondissement, difficile donc de faire passer l'idée même d'une fin. Elle existe pourtant bien, et très proche de celle de la grenouille.

L'exemple de la couche d'ozone

Il existe un exemple qui permet de garder un espoir plus que nécessaire: celui du trou dans la couche d'ozone. C'est un exemple très intéressant, car il est à la fois proche, dans sa perception et ses enjeux, du dérèglement climatique, mais pourtant assez différent dans son contexte global. Il peut être intéressant de l'aborder, sans trop entrer dans ses détails, car il peut servir de source d'inspiration réaliste.

À première vue, ce souci semble donc très proche du réchauffement climatique que nous connaissons aujourd'hui: il s'agit d'un problème environnemental, dont la perception immédiate par la population était inexistante, d'autant moins que, contrairement à notre situation actuelle, il n'y avait pas de manifestation même discontinue de ses effets. Pourtant, sa résolution a été possible après des accords mondiaux - universels même, pour la première fois dans notre histoire - qui ont transcendé les rivalités internationales et idéologiques; et ce en implémentant des mesures dont les effets ne seraient visibles que par les générations suivantes. Pourquoi ne serait-il donc pas possible de renouveler cet exploit ?

Les différences sont plus profondes que les similitudes citées:

  • un consensus scientifique perçu comme neutre politiquement, et donc mieux accepté par les pouvoirs en place;
  • un souci mieux délimité, avec des causes claires: la déplétion d'ozone était causé par un type de produit facilement identifié et utilisé dans un nombre limité d'industries;
  • des substituts techniquement disponibles et économiquement viables: les alternatives aux CFC existaient déjà, et ne coûtaient pas trop cher à développer;
  • une production limitée à quelques acteurs: la production de CFC était concentrée sur quelques fabriquants, ce qui a rendu l'adoption de contraintes assez facile;
  • un leadership politiquement fort: l'Europe et les États-Unis ont agi ensemble, facilitant l'interdiction d'importation et d'exportation des produits problématiques;
  • un mécanisme de solidarité Nord-Sud important, avec des délais et compensations pour la transition des pays plus pauvres.

Il a été possible de résoudre ce souci majeur malgré des échelles de temps importantes et décalées: l’accord de Montréal a été signé en 1987, et c’est aujourd’hui, 40 ans plus tard, que l’on mesure réellement ses effets.

Malgré un contexte différent, cet accord historique prouve que le principe d'une action concertée reste possible. Une volonté politique forte pourrait permettre de rééditer cet exploit.

Briser le mythe

L'humanité se trouve aujourd'hui face à un danger mortel.

Les perceptions et le narratif biaisés ne peuvent plus servir d'excuse au monde politique pour retarder indéfiniment une réponse forte. Il connaît les causes de ces distorsions, tout comme il connaît celles du dérèglement climatique, ainsi que ses conséquences, et les recommandations pour l'enrayer. L'inaction et la minimisation, voire le déni de la situation sont un choix, un manque de courage, et un jeu court-termiste mortellement dangereux.

Lorsque les conséquences du dérèglement climatique et des crises écologiques seront passées de discontinues à quotidiennes, leur violence déferlant de manière permanente, il sera trop tard. Nous n'y sommes pas encore, mais nous sommes à un moment charnière, où les points de bascule positifs sont encore tout autant atteignables que les négatifs.

Il est grand temps, comme l'ont dit de nombreux rapports, de se retrousser les manches, pour inverser au plus vite la tendance. Sans cela, toute mesure, tout investissement qui ne sera pas passé par le prisme écologique et climatique, sera voué à être annihilé par les surcoûts causés par les destructions toujours plus violentes et fréquentes. Sans cela, l'électorat se résumera à une population tentant de survivre, qui aura bien d'autres préoccupations que d'accorder sa confiance à un pouvoir qui les aura trahis. Tout le monde y aura tout perdu.

L'argument fallacieux du signal attendu doit donc être inversé: face à ce type de péril, c'est au monde politique d'envoyer et amplifier ce signal, plutôt que de prétendre devoir l'attendre, sachant qu'il ne viendra pas, pour tenter rien de moins que de sauver nos sociétés d'un déclin dont la menace se précise avec chaque jour qui passe, chaque microgramme de gaz à effet de serre, chaque biotope détruit, chaque espèce éteinte.

Il est le seul à avoir non seulement le pouvoir, mais avant tout le devoir moral d'activer tous les leviers nécessaires pour corriger le tir, en réécrivant le narratif pour amener l'adhésion du public. Il a le devoir moral d'écouter le monde scientifique qui s'époumone depuis plusieurs décennies, et de considérer leurs alertes avec le plus grand sérieux et de manière rationnelle. Il a, en somme, l'obligation morale de tout faire pour contrer cette menace, aussi diffuse soit-elle au quotidien, et indépendamment de la temporalité de sa résolution.

Pour cela, il ne doit ni se préoccuper de la popularité des chantiers titanesques à entamer au plus vite, ni du fait que ce seront les générations futures qui en bénéficieront pour en retarder le début; au contraire, il doit s'en servir pour communiquer efficacement. Cela réclame à son tour une honnêteté intellectuelle et un courage immenses, à la hauteur des risques présents et surtout futurs.

Mémoire collective: choisir son camp

Outre les sorties de crises graves du passé, il est un autre aspect que l'Histoire nous a enseigné: les personnages politiques ayant pris le risque d'une défaite à court terme, allant à l'encontre de leur électorat face à des situations périlleuses, ou en suivant des convictions fortes et intimes, en ont souvent récolté les bénéfices par la suite.

Elle se souvient encore de noms comme Badinter, Churchill ou Roosevelt, qui ont eu ce sursaut absolu et vital. Ils sont autant d'exemples qui devraient inspirer nos politiques contemporains. Ceux qui prendront ce pari sur notre futur commun seront probablement, à leur tour, érigés en héros pour avoir suivi la voie du bon sens, de la morale et de l'honnêteté face à une menace existentielle, au contraire de ceux qui auront insisté pour maintenir à tout prix le statu quo qui n'a qu'une issue possible: celle d'un monde devenu invivable. Ceux-là sombreront soit dans l'oubli, ou pire, du mauvais côté de la mémoire collective. Ils ne seront pas les héros, mais les traîtres.